
Oikoumene (οἰκουμένη) : le monde habité
Je photographie la Méditerranée sans jamais lui laisser le dernier mot. Dans la série Oikoumène (οἰκουμένη) "le monde habité", la mer est systématiquement exclue du cadre, non par rejet mais par méthode : c'est elle qui, d'ordinaire, hiérarchise le rivage, décide du grand voyage, fabrique le pittoresque et l'exotisme. En m’y opposant, je vise autre chose : un itinéraire de la proximité, ce qu'on traverse sans le voir, où les cités côtières languedociennes répondent à la Tunisie, la Catalogne ou la Toscane par un même climat, une même lumière, une même âme partagée.
Ce geste n'est surtout pas documentaire, il est plastique. Chaque photographie réduit son sujet à ses éléments premiers — point, ligne, plan, couleur — dans une inspiration liée aux abstractions géométriques de Kandinsky à Mondrian, et traverse ensuite la photographie typologique où le protocole prime sur le prestige du motif, où la façade signée et le mur anonyme reçoivent la même exigence de cadrage. Cette égalité de traitement est le véritable sujet de mon travail. Le Corbusier et un modeste mausolée de Nabeul, une tour signature montpelliéraine et une bergerie en ruine à Collioure, une œuvre d'art monumentale et les stations balnéaires populaires occitanes, tout est regardé avec la même attention, sans présupposé de noblesse.
Cette lecture est profondément politique : le cas du Plan Racine, qui a redessiné en quelques décennies tout le littoral languedocien, cristallise cette position. Je ne tranche pas entre l'ambition sociale du projet — démocratiser l'accès aux vacances — et ses dérives économiques, esthétiques, sociologiques. J’observe plutôt ce qui reste en commun dans ces rivages frères aux fortunes diverses, ce qui fait société quand s’efface la notion de carte et de territoire, quand même la présence humaine n’intervient plus en marqueur communautaire.
Formellement, mon travail navigue entre trois régimes qui ne s'excluent pas, dans une génétique influencée par Barnett Newman, Franco Fontana ou Hiroshi Sugimoto : l'aplat de couleur ou de matière saturée, qui rapproche l'architecture d'un plan pictural pur : le clair-obscur dramatique, où forme et matière outrepassent la fonction ; et une veine plus abstraite où le motif se détache de toute échelle reconnaissable — reflet, ombre, texture. Cette hantise du détail, plus que la vue d'ensemble, situe ma démarche du côté d'une photographie du fragment plutôt que du monument.
Oikoumène (οἰκουμένη) est un voyage au long cours. Je continue d'arpenter ce territoire commun, photographiant au fil des saisons et des voyages ce que la Méditerranée donne à voir quand on cesse de la regarder comme un décor. La série s'enrichit sans se hâter, fidèle à sa méthode de contemplation du quotidien plutôt que la conquête du lointain.